SiFive lève 400 M$ pour un CPU data-center RISC-V : ce que l’alternative open source signifie pour l’infrastructure IA
Le 9 avril 2026, SiFive a annoncé une levée de fonds de série G de 400 millions de dollars, portant sa valorisation à 3,65 milliards de dollars. Le tour, sursouscrit, réunit un ensemble d’investisseurs institutionnels et industriels qui signalent une préparation à une cotation publique prochaine : Nvidia, Apollo Global Management, D1 Capital Partners, Point72 Turion, T. Rowe Price et Atreides Management (lead), ainsi que des investisseurs existants comme Capital Group et Sutter Hill Ventures. Patrick Little, CEO de SiFive, a déclaré à Reuters qu’il s’agit du « dernier tour privé avant une IPO » — sans calendrier ni place boursière précisés. (Source : SiFive)
Ce financement n’est pas le lancement d’une idée : SiFive a déjà livré plus de 10 milliards de cœurs RISC-V intégrés dans plus de 500 designs semiconducteurs, avec une croissance de revenus de +50 % en 2025. La levée finance la quatrième génération de cœur CPU, ciblant explicitement la « performance data-center maximale » — une première dans l’écosystème RISC-V.
Ce que SiFive produit et ce que cette levée finance réellement
SiFive est un concepteur d’IP (propriété intellectuelle de puces), non un fabricant. L’entreprise vend des licences de designs de cœurs que d’autres intègrent dans leurs SoCs. Le déploiement réel dépend entièrement des clients qui adoptent et font fabriquer ces designs — un délai et un risque d’exécution supplémentaires à considérer.
Le produit existant, le P870-D (3e génération, annoncé en août 2024), est déjà en silicium client (« taped out« ). Ce cœur out-of-order à 6 voies supporte le profil RVA23 du jeu d’instructions RISC-V (vectoriel, cryptographie vectorielle), s’adapte jusqu’à 256 cœurs dans un SoC et serait environ 25 % plus compact qu’un Arm Neoverse N2 à parité de performances. SiFive reconnaît explicitement ses limites : le P870-D n’est pas adapté pour exécuter des charges IA lourdes comme un Xeon. Il vise l’orchestration, le stockage, le streaming vidéo et le calcul parallèle — accompagnement des GPU, non concurrence directe. (Source : The Register)
La 4e génération, non encore nommée publiquement, est l’objet principal de cette levée. Patrick Little a déclaré que les designs intégrant NVLink Fusion ne seront probablement pas disponibles avant 2027.
Le pivot stratégique : NVLink Fusion et l’intégration dans l’écosystème Nvidia
En janvier 2026, SiFive est devenu le premier concepteur de cœurs RISC-V à intégrer NVLink Fusion dans ses designs — une annonce distincte de la levée, mais qui en constitue le fondement stratégique. NVLink Fusion est l’interconnexion cohérente CPU-GPU de Nvidia, offrant jusqu’à 3,6 TB/s de bande passante chip-to-chip. Elle permet aux CPUs SiFive de se connecter directement aux GPUs Nvidia, de partager la mémoire et de réduire la latence. Jensen Huang a déclaré : « Avec SiFive, nous apportons notre interconnexion cohérente NVLink à l’écosystème RISC-V. » (Source : SiFive)
L’intégration à NVLink place SiFive aux côtés d’Intel, Arm, Fujitsu et Qualcomm dans l’écosystème Nvidia — au détriment de UALink, le standard ouvert concurrent soutenu par Intel, AMD, Amazon, Meta et Microsoft. Cette tension mérite d’être notée : SiFive se positionne comme alternative ouverte (RISC-V vs Arm/x86), mais s’intègre dans un écosystème d’interconnexion propriétaire. The Register le formule clairement : l’adoption de NVLink par des acteurs majeurs réduit la viabilité de UALink, l’alternative réellement ouverte.
Pourquoi les hyperscalers regardent RISC-V pour les data-centers
Le catalyseur immédiat est la décision d’Arm, en mars 2026, de lancer son premier processeur propriétaire en partenariat avec Meta et OpenAI — créant un conflit vertical avec ses propres clients licensees. Pour les hyperscalers qui dépendent des designs Arm, cette évolution crée une tension stratégique : continuer à financer un fournisseur qui développe des produits concurrents, ou explorer des alternatives. Patrick Little a formulé ce signal sans ambiguïté : « Les clients hyperscale ont clairement indiqué qu’il est temps d’accélérer la disponibilité d’alternatives open standard pour le data-center. »
RISC-V offre un jeu d’instructions libre de droits, sans royalties de licence. Pour un hyperscaler qui déploie des millions de cœurs, l’économie de licence n’est pas négligeable. Mais la maturité de l’écosystème logiciel reste un facteur limitant : RISC-V bénéficie de portages de CUDA, Red Hat Enterprise Linux 10 et Ubuntu — SiFive en fait un argument — mais la profondeur de l’outillage reste en deçà d’Arm et x86.
Ce que cela change pour les entreprises
Les entreprises ne sont pas en position d’adopter du SiFive RISC-V en production aujourd’hui. Les designs data-center sont au stade du développement, la disponibilité commerciale est à 2027 au plus tôt, et aucun hyperscaler client n’est nommé publiquement. Ce n’est pas un signal d’action immédiate — c’est un signal d’évolution à moyen terme de la chaîne d’approvisionnement.
Trois éléments méritent d’être intégrés dans les réflexions à 18–24 mois :
- La diversification des architectures de calcul s’accélère : TPUs (Google/Broadcom), GPU Nvidia, Trainium (AWS), et maintenant RISC-V pour l’orchestration. Les offres cloud vont proposer des options d’accélérateurs plus variées — avec des profils coût/performance différents selon la charge de travail.
- La souveraineté technologique des puces data-center est un sujet actif : pour les organisations sensibles à leur dépendance vis-à-vis de fournisseurs américains (Arm Holdings est britannique, Arm est licencié dans des chaînes de valeur multiples), RISC-V représente une direction stratégique à surveiller — notamment dans les contextes européens et asiatiques.
- L’évaluation des offres cloud devra intégrer les coûts NVLink vs UALink : les choix d’interconnexion des futurs SoCs data-center auront des implications sur les coûts de communication CPU-GPU dans les architectures hybrides — un paramètre qui n’était pas présent dans les grilles d’évaluation infrastructure il y a deux ans.
SiFive n’est pas encore un fournisseur de l’entreprise — il est en voie de le devenir, dans un marché des accélérateurs qui diversifie ses architectures plus vite que prévu. Intégrer cette trajectoire dans les revues de sourcing infrastructure à 24 mois coûte peu ; l’ignorer expose à des arbitrages subis dans un délai qui commence à se compter.


